Validisme et société avec Stéfanie Raplapla et porte voix

17 octobre 2022

Accessibilité Interview

Temps de lecture estimé : 8 min

Si le validisme est important à démanteler, pourquoi est-il si peu évoqué lorsqu’on parle de discriminations systémiques ? Quelle sphère sociale et sociétale le validisme touche-t-il ?

Nous avons échangé sur ce sujet avec Stéfanie (elle), du compte instagram Raplapla et porte-voix. Ses contenus et partages sont une mine d’informations, qui permettent de mieux comprendre le validisme, de se remettre en question et aussi d’en découvrir plus sur les mouvements sociaux des personnes handi.

Un grand merci à Stéfanie pour son temps et  ses réponses (et tout ce qu’elle partage sur Instagram). Bonne lecture, abonnez vous à son compte et n’hésitez pas à nous faire un retour sur nos réseaux 😉

 

Vocabulaire et posts

  • Eugénisme : théories et méthodes qui ont pour objectif « d’améliorer » l’espèce humaine en contrôlant les naissances, les couples et donc, la génétique. En général, l’eugénisme est profondément raciste, validiste et tutti quanti car lorsqu’on parle d’amélioration, on parle d’une norme sociale blanche, exempt d’handicap et en « bonne » santé. L’eugénisme est surtout connu pour sa visibilité centrale sous le 3è Reich mais est toujours d’actualité (stérilisation forcées des femmes des Premières Nations au Canada par exemple).
  • Discrimination systémique : concept qui permet de prendre en compte et de comprendre la responsabilité de la société, de sa structure et des positions sociales dans les discriminations. Une discrimination est systémique lorsqu’elle va au-delà d’une discriminations individuelle et unique.
  • Post sur les mouvements sociaux handi de Stéfanie : Crip culture, Disability justice , Validisme et intersectionnalité, différence entre Disability rights et Disability Justice

 

Introduction

1. Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Stéfanie, je suis une femme cisgenre blanche, je suis militante depuis une vingtaine d’années. Je vis avec une maladie chronique invalidante. La pathologie a restreint mon champ d’action et trouver une façon de continuer à militer était un besoin. 

Raplapla et porte-voix est né de l’envie de légitimer les ressentis des personnes malades/handis. Il a évolué vers un mélange de pédagogie, coups de gueule et sarcasmes, le validisme restant un impensé de luttes.

 

2. Comment définirais-tu le validisme à quelqu’un qui ne connaît pas le mot ?

Le validisme est l’oppression systémique qui touche les personnes handicapées/malades, tant physique que psychique et cognitif, qui ne sont pas « en bonne santé et sans handicap ». En bref, les personnes ayant des corps/esprit hors de cette norme sont présentés comme ayant un manque.

Comme toute discrimination systémique, elle couvre plusieurs niveaux : sociétal/structurel, hostile, ordinaire ou micro-agressions, dit « bienveillant », intériorisé. Elle prend aussi différentes formes : discriminations, violences, préjugés, stéréotypes, invisibilisations, exclusions,… qui, à leur tour, ont des conséquences extrêmement larges. De la précarité aux violences sexuelles, en passant par l’invisibilisation des corps handis, l’infantilisation ou le misérabilisme.

 

3. Fais-tu une différence avec l’expression “discriminations envers les personnes handicapées” ? 

Oui, pour plusieurs raisons. D’abord, les discriminations ne représentent qu’une part du validisme. Cette expression enlève le côté systémique du validisme et ne permet pas, selon moi, une remise en question de tous les aspects et implications de cette oppression.

Ensuite, quand on parle de « discriminations envers les personnes handicapées », ce sont régulièrement les mêmes sujets qui sont abordés: emploi majoritairement, scolarité. Nombre d’autres discriminations sont peu connues, comme l’accès aux soins ou la précarité.

Et enfin, ce sont massivement les discriminations envers les personnes avec un handicap physique visible qui sont couvertes par ce terme. On l’utilise rarement pour les personnes avec un handicap psychique (aussi appelé « troubles mentaux »), avec des handicaps dits « invisibles » ou encore neuroatypiques. Ce n’est pas anodin et nous amène à questionner la définition même de ce qu’est le handicap ainsi que sa représentation dans la société. Exemple illustrant : le pictogramme personne handicapée ♿.

Or, c’est en visibilisant tous les types de handicaps, leurs multiplicités et leurs différentes réalités que l’on avance dans la compréhension du validisme et de ses nombreux embranchements.

Société et validisme

4. Selon toi, pourquoi le validisme est encore peu évoqué quand on parle de discriminations systémiques et/ou de luttes sociales ?

À cause du validisme justement. Il est tellement ancré dans nos sociétés que les personnes handicapées/malades ne sont pas prises en compte. Elles sont invisibles et indésirables. Elles sont également infantilisées, qu’auraient-elles à amener du coup?

L’accessibilité est toujours perçue comme une charge énorme qui, en plus, ne s’adresserait qu’à une minorité infime de personnes. Le handicap physique/psychique dérange encore. Et le serpent se mord la queue, comme elles dérangent ou que les espaces physiques ou virtuels sont inaccessibles, elles sont peu présentes donc elles ne sont pas représentées ou l’accessibilité n’est pas pensée.

 

5. Comment expliques-tu qu’on reste sur des images assez réductrices des discriminations et qu’on parle très peu de l’aspect global ?

Vaste question. Je pense qu’il est nécessaire de noter que ce schéma est valable pour les autres oppressions (sexisme, racisme, LGBTQIphobies,…). 

Plusieurs points me semblent importants :

Les agressions directes et l’inaccessibilité physique sont, même si c’est peu le cas concrètement, condamnables par la justice et donc acceptées par la société comme problématiques. Elles franchissent la barre de l’acceptable socialement admis. Mais surtout, elles sont moins fréquentes que le validisme sociétal et ordinaire et ne demandent donc pas à chacun·e de se remettre en question. Je pense que comprendre qu’on fait partie du problème, qu’on perpétue des schémas oppressifs par notre vocabulaire, nos actions ou nos inactions,… est difficile à entendre pour certain·e·s. Iels le perçoivent davantage comme des échecs plutôt que comme des opportunités d’évoluer.

Tout mouvement de justice sociale se voit opposer un mouvement de maintien des privilèges. Et enfin, comme je le disais plus haut, c’est inhérent au validisme en lui-même qui a construit une image infantilisante et misérabiliste des handicapé·e·s, alimentée par une longue histoire d’eugénisme.

 

Ressources et partages

6. Sur Instagram, tu parles de nombreuses ressources diversifiées (globale, moment de vie, Histoire…) Pourquoi c’est important pour toi d’informer les gens dessus ?

Pour amener les personnes à comprendre les réalités des vies des personnes handis, loin de stéréotypes véhiculés dans la culture (films, livres,…) et pour casser le principe « d’inspiration porn » (le fait de montrer les handicapé·e·s dans l’unique but d’inspirer, motiver les valides) et celui de misérabilisme.

Mais aussi pour discuter des limites du modèle social du handicap (le handicap est déterminé par des limites dans l’organisation environnementale et sociale) très présent en Europe occidentale.

Je pense que l’on peut résumer mon besoin de militer par le leitmotiv des mouvements sociaux handis : « Rien sur nous sans nous », que ce soit pour les valides ou dans les différentes communautés handis.

 

7. Si quelqu’un souhaite se renseigner sur les mouvements sociaux des personnes handicapées, par quoi commencer ?

Il y a de très chouettes ouvrages sur le sujet : docu, livres, réseaux sociaux… Sur les mouvements de Disability Rights et du mouvement Crip :

Le chouette série de podcasts « Handicap, la hiérarchie des vies » de Clémence Allezard ‌pour LSD (documentaires en 4 épisodes, retranscriptions disponibles). Le documentaire « Crip Camp, la révolution des éclopés » 

 

8. Si quelqu’un souhaite soutenir les luttes anti-validisme à travers sa vie perso et/ou professionnelle, par quoi  commencer ?

  • Écouter les concerné·e·s, suivre des comptes de personnes handis en particulier militantes et relayer leurs paroles.
  • Accepter de voir nos propres préjugés et biais sur les handicaps, les maladies, les neuroatypies. Reconnaître qu’on a fait des erreurs et mettre concrètement des choses en place. Ce qui nous amène au point 3.
  • Rendre son contenu accessible: sites, comptes sur les réseaux, vidéos, espaces,… Avec des sous-titrages, des retranscriptions, des descriptions d’images, des polices, contrastes…accessibles.

 

9. Si tu as quelque chose à partager en plus 🌈

Je tenais à te remercier pour ton super travail sur l’accessibilité numérique et la communication inclusive avec ce savant mélange de clarté et humour ainsi que sur cette super opportunité de discuter du validisme.