Genre et entrepreneuriat : être non-binaires et freelance

Introduction

Aujourd’hui, nous allons parler du genre dans l’entrepreneuriat. Même si les deux semblent, à première vue, sans grand rapport, ils sont intrinsèquement liés. Parce que l’entrepreneuriat, ou le freelancing, ne sont pas des lieux neutres.
 

Malgré le fait d’être à son compte, on rencontre des discriminations, on vit des oppressions et l’on reste catégorisé·e dans certains stéréotypes. Comme pour tout travail salarié en fin de compte.
Et non, il ne s’agit pas d’entrepreneuriat féminin ici. Le genre n’est pas uniquement binaire, et rester dans cette dichotomie entrepreneuriat / entrepreneuriat féminin est problématique sur plusieurs points. Ce n’est pas le sujet qui sera abordé même si certaines problématiques seront soulevées.
 

Dans cet article, je veux parler de non-binarité et de transidentités dans l’entrepreneuriat. C’est une question politique de rendre visible les obstacles rencontrés et de sortir d’une conception binaire femme-homme dans une sphère entrepreneuriale française qui met peu en avant ces sujets.
  

Vocabulaire et infos :

  • non-binarité : personne qui ne s’identifie ni dans le genre féminin ni dans le genre masculin. Il s’agit d’un terme parapluie, qui regroupe plusieurs identités.
  • transidentité : personne dont l’identité de genre n’est pas en adéquation avec le genre assigné à sa naissance.
  • deadname : pour parler du prénom qui a été donné à la naissance et a été enregistré à l’état Civil d’une personne qui en a changé. Toutes les personnes trans ou nb ne changent pas obligatoirement de prénom mais si c’est le cas, utiliser le deadname au lieu du prénom qu’iel a choisi peut être violent.
  • Être out : vient de l’expression « coming out », c’est le fait de dire publiquement son genre et/ou notre orientation.
  • cisgenre : personne dont l’identité de genre est en adéquation avec le genre assigné à la naissance.
  • enbyphobie : discrimination envers les personnes non-binaires.
  • Les transidentités et la non-binarité ne sont pas des “phénomènes” de mode. Cela a toujours existé et c’est très européanocentré de penser le contraire. Je vous partage des ressources sur la question à la fin de l’article.
  • Cet article s’appuie sur mon propre vécu, en tant que personnes non-binaire majoritairement out (majoritairement car dans ma ville, c’est compliqué 🥲 ). Cela ne signifie pas que toutes les personnes nb ou trans ont les mêmes expériences et que le coming out dans la sphère pro est une obligation. Aussi, je n’utilise pas le terme deadname mais « prénom de naissance » pour le prénom qui m’a été donné à la naissance et « prénom » pour celui que je me suis choisi, Jojo. Ces termes me conviennent plus.

Le sommaire :

Alors, qu’est-ce que vous allez lire dans cette réflexion ?

 

C’est quoi le genre ? Quelques explications.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, reprenons les bases avec des définitions. Parce que définir le genre permet de voir son impact dans notre société et de l’utiliser comme prisme d’analyse du freelancing.

Le genre, définition.

Le genre, concept anglophone connu sous le terme « gender », désigne les différences socioculturelles entre les femmes et les hommes et par extension entre le « féminin » et le « masculin », et la hiérarchisation des rôles et des responsabilités dévolues aux deux.

Le genre n’est pas le fruit du biologique mais bien de constructions sociales issues de la famille, des sociétés et des cultures. Il s’oppose au « sexe » qui fait référence aux caractéristiques biologiques de chacun·e.

Identité de genre VS expression de genre.

D’après une étude de l’IPSOS de 2021 ➚ qui a balayé 27 pays, voici le pourcentage de personnes qui se définissent comme trans, non-binaire, genderfluid ou d’une autre manière que la simple binarité femme-homme :

  • 4 % de la génération Z (naissances entre 1996 et 2010)
  • 2 % de la génération Y aka les millenials (entre 1980 et 1995 – c’est moiii)
  • 1 % de la génération X (entre 1966 et 1979)
  • moins de 1 % chez les boomers (entre 1945 et 1965)

Cette libération des appellations binaires se fait d’avantage chez la jeune génération qui comprend à quel point ces cases peuvent être enfermantes et dans lesquelles elle ne se reconnaît pas.

Mais attention, c’est important de bien comprendre la différence entre :

  • l’identité de genre
  • l’expression de genre

L’identité de genre, c’est l’expérience intérieure que chaque personne vit par rapport à son genre. Cela peut correspondre, ou non, au genre assigné à la naissance. Pour avoir une approche respectueuse de chaque personne, il ne faut pas présupposer son genre uniquement en fonction de son apparence physique.

L’expression de genre, c’est la manière dont une personne va exprimer son genre. Cela peut se traduire par certains comportements, le choix de son prénom, de pronoms qui la qualifient au mieux, les activités pratiquées, le maquillage ou encore la coiffure.

 

Genre et entrepreneuriat : l’importance de la visibilité

Parler de genre dans l’entrepreneuriat sans aborder les questions de non-binarité ou de transidentités, c’est avoir une réflexion très binaire de la chose et rester dans l’exclusion.

Le freelancing, comme n’importe quel autre lieu de travail, n’est pas neutre. Et questionner le genre permet de montrer les schémas qui s’y jouent et les difficultés que peuvent rencontrer les personnes des minorités de genre.

Il n’existe pas de solution toute faite mais voici quelques réflexions afin d’ouvrir les possibilités et avoir des prises de conscience.

Arrêter avec le masculin « neutre »

Le présupposé masculin « neutre » est encore beaucoup utilisé et homogénéisé par le patriarcat. Prendre la parole avec un langage inclusif, par exemple, permet de sortir de ces conceptions masculines et de montrer qu’il existe d’autres modèles. Et non, il n’y a pas que des femmes ou des hommes dans l’entrepreneuriat !

Utiliser « iels » pour parler d’un groupe au lieu du « ils » habituel ou le néologisme « entrepreneureuses » pour évoquer les personnes qui entreprennent participe à visibiliser nos existences dans la langue. Il y a aussi de plus en plus de mots créés ou ré-appropriés par la communauté queer, au lieu de « mélanger » le féminin et le masculin : comme « autaire », le neutre de « autrice et auteur ».

La question de la visibilité

Quand on est une personne queer, non-binaire ou trans, qu’on en a envie et qu’on le peut, se rendre visible dans le monde de l’entrepreneuriat participe à créer de nouvelles représentations. C’est l’une des premières raisons qui m’a poussé à communiquer sur Instagram en tant que freelance et personne non-binaire : je n’avais pas de modèle alors j’ai créé le mien !

Aujourd’hui encore, les hommes cisgenres sont sur le devant de la scène. Que ça soit de manière métaphorique dans notre conception de l’entrepreneur, ou de manière réelle.

Eyes On Design a mené deux recherches sur la question du genre et de la prise de parole dans des conférences sur le design ➚. La dernière étude date du 16 janvier 2020 et a analysé 33 conférences tout au long de 2019. Et les chiffres sont représentatifs de la société patriarcale.

En moyenne, sur toutes les personnes invitées :

  • 57, 2 % sont des hommes ;
  • 42,3 % sont des femmes ;
  • 0,5 % sont des personnes non-binaires.

J’ai tendance à préférer les évènements où je sais qu’il y a des intervenant·es trans ou non-binaires : cela n’a aucun rapport avec la qualité de l’évènement mais cela me fait du bien de voir des personnes out prendre la parole sur tel ou tel sujet. De se sentir visible sans que le sujet tourne autour de notre identité de genre. Bien-sûr, on ne peut pas tout le temps le savoir mais si je suis le travail de quelqu’un et qu’iel participe à un évènement qui m’intéresse, c’est la joie dans mon poti coeur🌈.

Mais la visibilité peut aussi entrainer des obstacles lorsque l’on est freelance, notamment avec sa clientèle. Ce n’est pas dans la difficulté d’en trouver que cela peut poser problème, mais plus parce qu’il est souvent question de faire de la pédagogie et donc avoir une charge mentale encore plus forte dans sa relation professionnelle aux autres.

 

Les obstacles face au genre dans l’entrepreneuriat

La question du genre dans l’entrepreneuriat est encore abordée sous le prisme de l’entrepreneuriat féminin. Mais cela pose problème.

C’est une très bonne chose de rendre plus visible le travail des femmes et de les aider à financer leurs projets, prendre confiance en elles pour qu’elles osent prendre la parole et s’affirmer.

Mais cela enferme l’entrepreneuriat dans deux cases :

  • celui des hommes et les stéréotypes entrepreneuriaux liés (marketing agressif, grande confiance en eux, leurs produits et leurs prix…) ;
  • celui des femmes et les stéréotypes qui vont avec (douceur, entreprise genrée dédiée au care, marketing plus humain, manque de confiance dans leurs prix…).

Déjà, cette conception binaire est sexiste et empreinte de masculinité toxique, un plaisir (sarcasme). Mais elle est aussi excluante et invisibilise certaines réalités propres aux transidentités.

Le coming out professionnel et la relation aux autres

Plusieurs questions se posent quand on interroge la place du genre dans le travail, et par extension, lorsque l’on est un·e freelance trans ou non-binaire.

  • Est-ce qu’il faut écrire ses pronoms dans la biographie de ses réseaux ?
  • Est-ce pertinent de faire du storytelling sur certains sujets très personnels ?
  • Comment attirer à soi une clientèle respectueuse de sa personne (qui tient compte de ses pronoms et s’excuse en cas derrière, par exemple) sans mettre en danger son chiffre d’affaires ?
  • Est-ce que les personnes qui ne veulent travailler qu’avec des femmes tiennent ces discours par méconnaissance de la non-binarité ou parce qu’elles sont volontairement excluantes ?

Mettre ses pronoms ne doit pas être une obligation, cela peut-être violent sur certains points mais permet parfois de faire un premier tri dans le choix de ses prospects.
Parler de son genre, c’est la même chose : c’est personnel et parfois, cela signifie devoir faire des coming out (oui, des, car on ne fait jamais un seul coming out) qui iront au-delà de la sphère professionnelle. Exemple personnel, j’ai supprimé mon 1er compte Linkedin car je ne me sentais pas prêt à changer mon prénom et mes pronoms et que ce soit visible par mes anciens collègues de salariat. Pourtant, à la base, c’était simplement pour me sentir bien dans ma communication (qu’on me genre correctement et qu’on utilise mon prénom).

De même, on voit souvent des conseils qui disent qu’il faut partager sa personnalité et ses valeurs dans sa communication. Ces conseils parfois un peu naïfs ne prennent pas en considération les vécus des personnes non-binaires ou trans. Partager certaines valeurs, certains questionnements peut mener à des situations désagréables, des messages de haine ou des commentaires transphobe ou enbyphobes, etc.

Entre nous, c’est l’une de mes craintes avec cet article car il est accessible à tout le monde et hors de la sphère Instagram/newsletter. Mais c’était important pour moi de le rendre davantage publique précisément pour toucher des personnes extérieures. Et c’est ce besoin de visibilité qui a gagné le match !

Aussi, poster une photo de soi sur ses réseaux sociaux professionnels n’a rien d’innocent lorsque l’on est trans ou non-binaire. Même si le sujet ne tourne pas du tout autour de notre genre ou de notre apparence, il y a toujours cette crainte de recevoir des commentaires qui vont dans ce sens. C’est une appréhension que j’ai et qui renforce parfois mon sentiment d’illégitimité d’évoluer dans ce milieu.

Entre Linkedin où j’ai un nouveau compte et où j’ai peur de prendre la parole car je ne connais pas de freelance non-binaire out qui s’exprime sur ce réseau ou la fois où j’ai reçu un commentaire enbyphobe sous une simple photo de moi, je ne souhaite pas que mon exposition devienne un sujet à part entière.

Je choisis quand, où et comment je parle de non-binarité.

 

La nécessaire pédagogie

Un autre obstacle rencontré dans l’entrepreneuriat, c’est la pédagogie dont il faut parfois faire preuve face à certaines situations :

  • expliquer ses pronoms ;
  • corriger en cas de mégenrage ;
  • jouer le rôle de dictionnaire sur certains concepts.

Jusqu’à quel point est-ce que l’on prend du temps et de l’énergie pour expliciter toutes ces questions ?

Au début, je prenais le temps d’expliquer, de reprendre les personnes qui me mégenraient ou bien qui semblaient vouloir mieux comprendre sans pour autant chercher des infos elles-mêmes. Aujourd’hui, je n’ai plus l’envie ou l’énergie mais je soutiens mes adelphes qui le font ou renvoie vers des contenus existants. Car c’est vraiment une grosse charge mentale de faire cela presque au quotidien. Je préfère utiliser ce temps pour travailler avec des personnes respectueuses (la base) et effectuer les missions qui me plaisent.

 

L’enfer de l’administratif

Une des problématiques récurrentes rencontrées par les personnes non-binaires ou trans reste l’administratif. Malheureusement, je n’ai pas encore trouvé de réponses claires à appliquer.

Entre les informations demandées dans les formulaires, les questionnaires créés par d’autres freelances ou l’administratif pour lancer son entreprise, la gestion de son compte bancaire pro, il y a beaucoup de problèmes quand tu ne rentres ni dans le genre féminin ou masculin.

  • Comment changer de prénom à l’URSSAF ? Y’a-t-il des actions à faire en cas de changement de genre ou est-ce automatisé ?
  • Quel prénom a t-on le droit, légalement, de mettre sur ses factures ? J’ai d’ailleurs posé cette question à la juriste qui a rédigé mes documents légaux sans avoir de réponse précise car elle ne savait tout simplement pas. Pour le moment, la seule info que j’ai eu grâce à la communauté tumblr – mais sans trouver l’article de loi – est que je peux mettre uniquement l’initiale de mon prénom de naissance mais pas mon prénom, Jojo.
  • Comment remplir des formulaires excluants ?
  • Envoyer son RIB à sa clientèle et devoir lui expliquer pourquoi le prénom n’est pas le même. Maintenant, j’ai même un template de message si on me pose la question, lol 🤓.
  • Être confronté·e à son prénom de naissance et le Madame ou Monsieur en grand et gras, quand on cherche les informations de son entreprise (aaaah le SIRET).

Par exemple, lorsque je rencontre d’autres freelances trans ou non-binaires sur les réseaux sociaux, cela me rassure et nous pouvons discuter des obstacles liés à l’administration. Le freelancing étant assez spécifique sur certaines questions (coucou l’URSSAF), je ne me sentais pas légitime à demander des conseils aux associations LGBTQIA+, par exemple. Et puis dans tous les cas, pas sûr qu’elles connaissent les réponses car les situations sont tellement spécifiques.

Clairement, la création d’une bibliothèque de ressources sur ces questions d’entrepreneuriat et de transidentités permettrait de faire face aux problématiques administratives rencontrées (si quelqu’un en a une dans la poche, je prends !).

Kermit la grenouille tenant une carte papier entre ses mains. Kermit semble perdu et regarde sa carte puis autour de lui.
Moi qui tente de trouver les réponses à mes questions

Bref, tout cela pour dire que le freelancing est très loin d’être un lieu neutre pour les personnes trans ou non-binaires. Et bien évidemment, cet article n’a pas vocation à se plaindre de ce que je vis ou de ce que peuvent vivre d’autres personnes dans des situations similaires.

J’aimerais tout simplement qu’il permette à chaque personne d’ouvrir les yeux sur certaines oppressions et/ou certains manquements qui rendent le freelancing un peu plus compliqué pour nous.

Tu connais une communauté française de freelances queer, trans ou non-binaires ? Ou bien tu as envie de partager ton témoignage concernant tes galères entrepreneuriales parce que tu vis des choses similaires ? Contacte-moi !

Ressources

Sur les transidentités et la colonisation:

Tu débutes dans la compréhension du genre ?

Si tu as envie de mieux comprendre et de déconstruire la binarité auquel on l’associe souvent, Âme Assitan organise mensuellement des masterclass à petits prix sur le sujet ! ➚